Moroni: le ghetto de Madjadju, entre délinquance, conflits fonciers et crispation identitaire | Al Comorya

Le 9 septembre, après la prière du vendredi, un groupe de jeunes de Moroni a pris la parole pour menacer de représailles contre d’autres jeunes vivant dans le quartier de Madjadju qui ont insulté la ville, faisant craindre des affrontements qui pourraient embraser la capitale.

Au départ, il ne s’agissait que d’un conflit foncier comme il en existe des centaines aux Comores. La famille de l’ancien chanteur de zouk Decilov est propriétaire d’une grande partie des terrains sur lesquels a poussé ce quartier informel au sud de la capitale. Personne ne conteste sa légitimité puisque les habitants lui payent un loyer, certains depuis plus de 30 ans.

Le nœud du problème est que si dans les années 80-90, ce coin était en périphérie, avec l’extension de la ville, il se retrouve au plein cœur de la capitale. Avec la rareté du foncier à Moroni et l’envolée du mètre carré, les propriétaires trouvent cela absurde de recevoir des loyers de 15 000 ou 25 000 fc (30 et 50 euros) pour des terrains qui pourraient leur rapporter infiniment plus. Ils veulent le départ des occupants.

Une grande partie des quartiers de Moroni, en dehors de la vieille ville, ont débuté comme Madjadju avec des petites maisons en tôles sur des terrains loués, qui au fil des années ont été remplacés par des constructions en dur et par la même subissant une gentrification.

Ce fut le cas par exemple de Hadudja, Mbueni, ou encore plus marquant « Hankunu – Ambassadeur » qui dans les années 80-90, n’avait quasiment que des maisons en tôles, les habitations en briques se comptaient sur les doigts d’une main. Aujourd’hui c’est un des plus beaux quartiers de Moroni, les belles maisons à étage « Dari » étant devenu majoritaires.

Mais les locataires de Madjadju refusent de partir. Des affrontements avec la Police se sont produits le jeudi 8 septembre. Si certains jeunes adultes estiment que c’est chez eux puisqu’ils y sont nés, y ont grandi et on peut comprendre cet attachement. Il y a une autre réalité qu’on ne peut occulter.

Sans stigmatiser tous ses habitants, il faut rappeler que si certains groupes défendent bec et ongle ce territoire, c’est parce qu’ils y ont développé des activités illicites, une économie parallèle et des trafics en tous genres.

L’alcool y coule à flot. C’est là que les gens se fournissent en drogue. Certains délinquants se sont spécialisés dans le vols de batteries de voitures la nuit. Des jeunes filles seules sans leurs familles y louent des maisons pour s’adonner à des relations tarifées.

Une zone de non-droit tolérée par certains politiciens au pouvoir, parce qu’ils y recrutent des hommes de main pour faire leurs basses besognes.

A l’heure où la criminalité est en hausse, maintenir un tel quartier en plein milieu de la capitale, c’est créé une bombe à retardement qui peut s’enflammer à la moindre étincelle au sens propre comme au figuré, puisqu’à épisodes réguliers, nous couvrons sur ce média, les incendies qui ravagent ces taudis et endeuillent des familles.

Cela soulève la question du logement social dans notre pays. Il est du devoir des pouvoirs publics qu’ils soient étatiques ou communales, de créer des nouveaux quartiers dans la périphérie de Moroni via un office public de l’habitat.

Il ne s’agit pas ici de charité, puisque tous les économistes sont unanimes pour dire que l’investissement dans l’immobilier est l’un des plus sûrs et des plus rentables.

Une rénovation urbaine, en plus d’être moralement juste, boosterait l’économie car quand le bâtiment va tout va. Mais tout ceci ne sera possible que par une réforme cadastrale, qui permettra enfin d’identifier à qui appartient quoi.

Moroni a toujours été une ville cosmopolite, une machine à intégrer toutes les origines, pourtant elle reste la mal-aimée. Depuis Djohar au début des années 90 et les travaux allant du jet d’eau du rond-point de Badjanani jusqu’à celui de Café du port, aucun aménagement d’envergure n’a été effectué.

Les autorités comoriennes ont toujours négligé la vitrine de notre nation. La capitale qui est le visage de notre pays n’a jamais fait l’objet d’une grande attention de la part des dirigeants aussi bien au niveau national que local. La Mairie de Moroni, plongée dans des querelles byzantines, manque de vision et d’ambition.

La ville étouffe, Il faut penser à la désengorger, en créant une cité administrative nouvelle, là où il y a du foncier inexploité, c’est-à dire à l’intérieur de l’île, dans les hauteurs du plateau de Dibwani par exemple, pour diminuer la pression démographique sur Moroni.

Le plus inquiétant dans la situation de Madjadju c’est que le conflit révèle une crispation identitaire. C’est la première fois que des jeunes nés à Moroni, il y a 20 ou 30 ans, se permettent d’insulter la seule ville qu’ils connaissent. Les rivalités entre quartiers ont toujours existé. Mais jamais la jeunesse d’un quartier de Moroni, ne s’est permis d’insulter toute la ville comme s’ils n’en faisaient pas partie.

La colère des jeunes moroniens des quartiers historiques vient également du fait que ces dernières années se développe un sentiment anti-Moronien. Cela ne choque plus personne que l’on utilise l’expression insultante « malaba ya Moroni » pour les désigner.

Pire certains vont jusqu’à nier l’existence de Moronien. A ce sujet, je me rappelle d’une anecdote d’un vieux de Badjanani qui a la question de savoir qui est moronien, avait répondu : « Un moronien celui qui le jour de l’eid reste à Moroni, car il n’a pas d’autre village où rentrer. Qui lorsqu’il se marie cotise dans les structures du anda na mila de Moroni et qui lorsqu’il meurt sa famille l’enterre à Moroni et non dans un autre village. Le reste ce sont des habitants de Moroni et non des moroniens.»

Une façon de rappeler qu’il y a toujours des wenyi mdji.

Une chose est certaine, aucun taudis ne devrait être toléré dans une capitale. Si le gouvernement n’éradique pas ces bidonvilles, en lançant un nouveau programme de logements abordables. Cette poudrière finira par s’enflammer un jour avec des conséquences désastreuses.

Mohamed Moussa AlComorya



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